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Tour du monde en autostop - Jeremy Marie

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Rencontre avec Martin Dale-Hench et Leala Holcomb, deux autostoppeurs sourds et muets :

 Il y a ces rencontres qui vous surprennent et qui vous inspirent. Dans le sud de l´Argentine, je suis tombé sur ce couple de sourds et muets américains. Ils ont descendus toute l´Amérique depuis le Mexique jusqu´en Argentine en autostop… Sans pourtant pouvoir parler ni entendre… 

Tous les trois assis devant un ordinateur ouvert sur un programme wordpad, j´ai décidé de les interviewer pour en savoir un peu plus sur ce projet absolument hors du commun :

Moi , Martin et Leala lors de notre rencontre en Argentine


 

-Pouvez-vous vous présenter? Quels sont vos noms, âges? D´ou venez-vous? Que faites-vous dans la vie?

Nous nous appelons Martin Dale-Hench et Leala Holcomb. Nous venons de Detroit, Michigan et San Francisco, Californie aux Etats-Unis. Nous venons de finir l´Université à Washington, DC. Nous avons économisé de l´argent en faisant des petits boulots et vendant des choses pour pouvoir commencer cette aventure. En fin de compte, nous voulions connaitre le monde avant d´être « enchainés » dans la « vraie vie ».

-Vous êtes actuellement touchés par un handicap, pouvez-vous nous parler de cela?

Nous sommes tous les deux profondément sourds et muets (bien que nous n´utilisons pas ces mots pour nous décrire nous-mêmes). Lire sur les lèvres est pour nous hors de question car nous ne pouvons absolument pas dire un mot. De ce fait, nous communiquons avec des gestes, papiers et stylos. Bien sûr, cela aurait pu limiter la motivation pour faire de l´autostop car vous savez que souvent, un conducteur s´arrête pour avoir l´opportunité d´engager la conversation. En effet, peu d´entre eux s´attendent à tomber sur des autostoppeurs sourds et muets. Nous rions d´ailleurs assez souvent de ce type de situation. Cependant,  nous ne voyons pas notre surdité comme un handicap ou une limite. C´est simplement une façon différente de vivre et de voir le monde. Le monde agit envers nous différemment et vice-versa.

-Vous avez voyagé d´Amérique du Nord jusqu´en Amérique du Sud en autostop. Pouvez-vous nous expliquer votre voyage ? Ou êtes-vous passés exactement ?

Nous avons commencé à Cancun au Mexique car c´était le vol le moins cher depuis les Etats-Unis  vers l´Amérique latine. Nous sommes partis le 21 Décembre 2009. Nous avons traversé les 7 états les plus au sud du Mexique, puis les 7 pays d´Amérique Centrale, et à l´exception du Venezuela et des Guyanes, nous voyagerons éventuellement dans toute l´Amérique du Sud (il nous manque l´Uruguay, le Paraguay et le Brésil au moment d´écrire ces lignes). Nous nous dirigeons actuellement vers la ville la plus au sud du monde qui est Ushuaia, puis nous retournerons vers le Nord pour visiter le Brésil.

Martin et Leala en Colombie

-Pouvez-vous nous dire techniquement comment vous faites de l´autostop ?

Faire de l´autostop est une gigantesque aventure dans le but d´ouvrir votre esprit. Chaque stéréotype créé par les médias ou le consensus général se retrouve réduit en poussière.  C´est ce que nous pouvons observer. Nous faisons également du volontariat dans les écoles pour malentendants, nous y donnons des présentations pour les enfants et leurs parents. Autour du monde, les malentendants se battent en général contre l´idéologie oppressive dont ils sont l´objet, qui les fait passer pour des idiots sans espoir. Le système d´éducation pour les malentendants ne les aide pas non plus. Ils sont coincés dans un cercle vicieux, celui qui les voit simplement ne pas recevoir la même éducation que leurs camarades « entendant ». Ils apparaissent ainsi comme des personnes stupides, incapables d´être représentés et être dans la mesure de  se battre pour leurs droits. Ce cercle vicieux dure depuis des générations et cela n´est pas prêt de changer pour la prochaine.  Nous avons rencontré des enfants malentendants avec des potentiels énormes, mais totalement ignorés par leurs parents, et qui grandissaient analphabètes pour cette raison. Ayant observé cette situation dans beaucoup de pays, cela nous a inspiré à essayer de faire quelque chose.

-Comment faites-vous pour communiquer ? Eprouvez-vous des difficultés pour vous faire comprendre ?

Nous utilisons du papier et un stylo pour communiquer avec les gens. Nous marquons toujours le nom de la destination et le montrons au conducteur avant de monter. Une fois a bord, nous avons une liste de phrases toute prête que nous communiquons à ceux qui nous prennent en autostop : « Merci beaucoup. Nous sommes malentendants et venons des Etats-Unis, voyageant depuis le Mexique vers la Terre de feu. Ou allez-vous ? ». Nous utilisons quelques gestes pour les choses basiques. Par exemple pour dire « faim », « manger », « arrêter », « bien », « enfants », « dormir ». Certaines personnes refusent ou sont simplement incapables de comprendre ces choses basiques, nous regardant et ricanant comme des idiots. Certaines personnes sont analphabètes et ne sont donc pas capables de pouvoir communiquer avec nous. Nous sommes donc limités aux gestes ou au silence. Souvent, nous utilisons leurs téléphones portables et nous pouvons donc communiquer grâce à l´écriture de messages. Il nous est plus facile de communiquer lorsqu´il y a deux personnes dans le véhicule, car lorsque l´un conduit, l´autre peut nous écrire. Il est évidemment plus difficile dans le cas où le conducteur est seul/e.  Parfois, cette personne seul/e doit ralentir ou s´arrêter pour écrire les réponses, ce qui requiert beaucoup de patience des deux côtés et prolonge le temps des trajets.  

Martin devant un panneau : «  Respectez les signaux »

 

-Quelle est la réaction des gens lorsqu´ils voient que vous ne pouvez pas entendre ni leurs parler ? Et vous, quelle est votre réaction à cette réaction ? Cela doit être quelque chose auquel vous êtes habitués ?

Dans la plupart des pays d´Amérique Latine, il est évident que nous sommes des « gringos » (expression latine pour dire « nord-américains »). La plupart des gens pensent que nous ne parlons pas espagnol et sont déjà prêts à lutter pour communiquer avec nous, sans même réaliser que nous sommes malentendants.
Apres leur avoir écrit en espagnol que nous sommes sourds et muets, la plupart d´entre eux sont heureux de savoir que nous pouvons comprendre l´espagnol. La réaction la plus commune de leur part semble être de montrer leurs oreilles et de remuer la tête comme pour dire « non ». Ensuite, pour le geste « parler », nous réaffirmons que nous ne pouvons « ni entendre, ni parler ». La plupart des gens aiment rencontrer des personnes uniques comme nous et se renseigner sur notre voyage… Sauf les conducteurs de camion. Ces derniers ramassent les autostoppeurs dans le but de pouvoir converser et d´entendre leurs histoires… Et la pire compagnie qu´ils peuvent avoir seraient d´être avec des personnes qui ne peuvent ni parler, ni entendre.

-Avez-vous des techniques pour approcher les gens? Travailler vous en équipe ? Est-il plus facile de travailler à deux 

Ecrire aux gens nécessite beaucoup de temps, de patience et d´efforts. Cela peut être fatiguant par moment. Nous rencontrons des nouvelles personnes chaque jour, parfois même chaque heure. Nous essayons d´avoir des interactions  par écrit avec chacun d´entre eux, ce qui requiert beaucoup d´énergie. Nous pouvons dire que nous avons la chance de pouvoir partager cet effort. Nous prenons naturellement des tours dans la responsabilité de parler avec les gens. Lorsque l´un de nous converse avec ces derniers, l´autre peut se reposer.

Leala attendant au bord de la route

Martin : La plupart du temps, Leala s´occupe d´approcher les conducteurs ou les personnes à qui nous demandons de l´aide car elle est une fille. Il est en effet plus facile pour elle que pour le Martin « sérieux d´apparence ».
Les conducteurs nous prennent plus rapidement en autostop car ils se sentent plus confortable avec une présence féminine.  C´est donc un avantage pour moi.

Leala :  D´un autre point de vue, la présence de Martin assure ma sécurité. En Amérique Centrale, beaucoup d´hommes me fixaient en ayant des expressions vulgaires. Ils m´approchaient même lorsque je me trouvais seule.  Je me sentais chanceuse d´avoir Martin près de moi à ces moments-la.

Martin et Leala : Nous nous amusons beaucoup ensemble, regardant les couchers de soleil, nous réchauffant lors des nuits froides, faisant les idiots lorsque nous attendons les véhicules. Notre amour que nous portons l´un pour l´autre et pour le voyage fait de cette expérience quelque chose d´encore plus spécial.

Martin et Leala ou un voyage en équipe


La plupart du temps, lorsque nous sommes entourés d´ « entendant», nous nous sentons tout de même confortables tous les deux. Nous pouvons communiquer dans notre langage maternel – le langage des signes. Si nous avions voyagé seul, nous n´aurions sûrement pas autant utilisé le langage des signes, à moins de rencontrer d´autres malentendants, ce qui n´arrive pas très régulièrement.

-Avez-vous appris l´espagnol? Si  oui, le saviez-vous avant ? Si non, comment avez-vous fait ?

Leala : Martin a appris l´espagnol à l´école primaire, au collège et au lycée mais il ne s´en rappelle pas beaucoup. Il s´est un peu entrainé lorsqu´il est allé en Espagne, deux ans avant de commencer le voyage.

Martin :
Leala a pris quelques cours à l´Université et avait une connaissance basique de la langue.

Leila er Martin
 : Nous écrivons en espagnol avec les locaux lorsque l´on voyage, 24 heures sur 24. Nous sommes donc complètement en immersion avec la communauté Latine Américaine, leurs cultures, leurs vies. Nous avons toujours un dictionnaire Anglais-Espagnol avec nous et l´utilisons pour apprendre des nouveaux mots chaque jour. De plus, beaucoup de gens corrigent notre grammaire ou notre orthographe lorsque nous nous écrivons pour communiquer. Nous avons appris bien plus dans ce voyage que dans n´importe quel cours d´espagnol que nous avons eu.

-Vous avez vraiment un budget serré (5 dollars pour deux personnes et par jour), que faites-vous avec cela? Que faites-vous pour la nourriture, pour l´hébergement ?

Nous ne payons jamais pour l´hébergement. Chaque jour, nous ne savons pas où nous dormirons la nuit qui viendra. Lorsque l´obscurité arrive, nous cherchons toujours un endroit où camper ou nous demandons aux locaux où nous pouvons dormir ou s´ils peuvent nous héberger. Dans les grandes villes ou dans les endroits touristiques, nous utilisons la page internet couchsurfing.org. Lorsque nous arrivons dans des villages sans endroit où camper, nous allons voir la police et nous leur demandons où nous pouvons légalement passer la nuit. Souvent, ils nous laissent rester à l´intérieur de leur bâtiment ou camper dans leur cour. Pour l´hébergement, c´est donc tout le temps gratuit. Pour le transport, nous faisons de l´autostop, c´est donc gratuit également.

Martin et Leala campent souvent lors de leur voyage, ici à Bocas del Toro au Panama


La seule chose qui nous coûte quelque chose est la nourriture. Nous n´allons jamais au restaurant et beaucoup de gens nous donnent à manger. Parfois, nous allons voir dans les boulangeries et nous pouvons récupérer les vieux morceaux de pain qu´ils allaient jeter. Ceux-ci accompagnent notre beurre de cacahouète.
En Amérique Centrale, $5 étaient largement suffisants.  Nous avions une moyenne de $4 à la place. Même avec un budget de $4, nous avions beaucoup de nourriture frite venant des vendeurs de rue, des glaces, des empanadas, des tortillas aux haricots, des tamales. Au Chili et en Argentine, c´était un peu un challenge car la nourriture la moins chère comme des empanadas coûte entre $3 et $5. Nous avons également fait du volontariat dans certains endroits contre nourriture et hébergement. Nous faisons du couchsurfing et nous pouvons cuisiner directement chez nos hôtes. Cela nous aide beaucoup aussi.

Notre budget de $5 a été facile jusqu´à présent et nous avons même pu nous faire culinairement plaisir dans chaque pays, sans avoir jamais manqué un repas. Nous n´avons jamais eu faim plus que quelques heures. Nous envisageons même parfois comment nous pourrions faire pour vivre avec moins de $1 par jour. Cela nous conduirait a être plus indulgent avec la nourriture, mais c´est quelque chose que nous ne voulons pas faire.

Notre budget de $5 n´inclue pas les taxes d´entrée dans les pays, la plongée sous-marine au Belize, le ticket d´avion du Panama vers la Colombie et la balade en bateau au glacier du Perito Moreno à El Calafate.

Grâce à notre budget limité, nous pouvons ensuite nous faire plaisir avec ces choses-là.

 

-Comment a été l´accueil des gens que vous avez rencontré? Y a t´il des pays que vous avez trouvé plus hospitaliers ?

Le Mexique a la population la plus sympathique même si, paradoxalement, a été le pays avec le plus de dépressifs et d´alcooliques. Le Chili est également très hospitalier. En réalité, il y a des personnes sympathiques dans tous les pays, allant très loin pour que nous nous sentions les bienvenus. En Colombie, un couple nous a payé une chambre d´hôtel alors que nous ne pouvions pas trouver d´endroit où camper. Etre malentendant ne semble pas affecter leurs hospitalités, bien que parfois nous avons senti qu´ils nous traitaient un peu avec pitié.

-Qu´avez-vous appris durant ce voyage? Cela a t´il changé la vision que vous aviez du Monde ?

Il y a plus de bon que de mauvais dans ce monde. Peut-être 99% de bon et 1% de mauvais. Les médias changent tout, nous faisant croire que ce serait plutôt le contraire, 99% de mauvais et 1% de bon.

Chaque pays pense que ses pays voisins sont dangereux et qu´ils ont toujours tort.

La différence entre un touriste et un voyageur (énorme différence !)

L´autostop et le couchsurfing devrait être plus encouragés et utilisés. Ils rassemblent les étrangers, éliminent leurs peurs et leurs manques de confiance. Ces projets améliorent sensiblement la société.

Le voyage est la meilleure éducation. Nous avons appris plus en un an à propos du gouvernement, de l´art, des cultures, des langages, de la cuisine, de l´histoire, de la géographie que pendant 22 ans à l´é.

Les nationalités et les frontières sont n´importe quoi. Les humains ne devraient pas connaitre le concept de frontière, ou avoir des préférences par rapport au lieu de naissance. Nous avons tous les mêmes combats, les mêmes choses à traverser. Nous avons tous besoin et nous voulons tous amour, acceptation et compréhension dans les yeux des autres. Je ne suis pas beaucoup différent de la personne qui habite du côté opposé de la planète.

C´est très facile de se retrouver bloquer avec un travail que l´on n´aime pas, être piégé avec des crédits-maisons, dépendant de ce que la société attends de nous. Grâce a ce voyage, nous avons l´opportunité de voir comment des centaines de personnes vivent, les choix qu´ils ont fait et les conséquences de leurs choix.  Nous avons rencontré beaucoup de belles âmes qui nous ont enseigné à prendre un peu de distance et de bien regarder les leçons que la vie peut apporter. Voulons-nous faire partie d´une société capitaliste qui donne tant de valeur aux chiffres et à l´argent au lieu de donner de l´importance au bonheur et à une certaine égalité de chances pour chacun. 
Un exilé allemand est venu en Patagonie il y a vingt ans, sans argent. Il coupe des arbres et troc du bois pour du matériel. Il s´est construit lui-même une jolie maison et fait pousser ses propres légumes… Il nous a dit : « Aujourd´hui, les gens ne savent plus utiliser leurs mains et ne réalisent pas que les ordinateurs ne les nourriront pas »
Etre autonome, récolter ce que vous semez, faire pousser votre propre nourriture, échanger et partager avec la communauté, mener une vie simple mais plus significative. Nous avons appris beaucoup en jardinage et en durabilité grâce à notre travail dans une ferme écologique au Mexique et un camping écologique en Argentine.

-Un message que vous voulez faire passer? Quelque chose à ajouter ?

Nous avons visité des associations et rencontré des leaders malentendants dans presque chaque pays d´Amérique latine que nous avons traversé. Nous avons fait du bénévolat dans quatre écoles de malentendants.

Martin et Leala visitant des associations et des écoles lors de leur périple

 La difficile situation des malentendants en Amérique Latine est une tragédie, à la maison, à l´école ou dans les communautés. Beaucoup de personnes malentendantes sont inéduquées, ne savent pas lire or écrire espagnol, et sont opprimées.  Beaucoup des parents se sentent honteux, refusent d´apprendre le langage des signes et en conséquence leur communication avec leur enfant est limitée à des gestes basiques ou simplement absente.
Il n´y a pas d´apprentissage pour enseigner aux enfants sourd et muet (éducation bilingue : apprendre aux enfants malentendants comment lire et écrire en leur langage maternel et le langage des signes). Les enseignants sont entrainés à partir de programmes d´éducations spéciaux, qui se focalisent sur les enfants à problèmes mentaux, incapacités moteurs, thérapies du langage. Il n´y a pas de service d´interprétation disponible.
Les interprètes en langage des signes rendent les communications beaucoup plus faciles entre les « entendants » et les « malentendants » au travail, à l´hôpital, dans les bureaux des docteurs, dans les tribunaux. De même, les malentendants ne peuvent pas participer dans les débats et événements communautaires si le gouvernement ne fournit pas d´interprète. De ce fait, cela a pour conséquence d´isoler les sourds et muets de la société. Personne ne veut engager des personnes malentendantes. Beaucoup d´entre elles en sont réduites à demander des donations dans la rue ou dans les bus.

Dans le même temps, il a été montré grâce à une recherche réalisée à Harvard que si un nourrisson apprenait le langage des signes lors de ses 5 premières années, il aurait un QI plus haut que la normale.  C´est quand même dommage de renier les malentendants à mener une vie intéressante avec éducation et dignité seulement car les « entendants » ont une idée fixe de ce que signifie être humain. Malheureusement, la beauté du langage des signes, la culture des sourds et muets, et le monde visuel ne font pas partie de cette image.



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